CARDINALES

CARDINALES

Témoignage d’une femme kabyle

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

* Je suis ce qu’il est convenu d’appeler une femme qui vit avec son  temps.

Je sais bien qu’à première vue, cela semble anodin. Quoi de plus  normal que de vivre avec son époque ? Mais pour moi, c’est une chance  extraordinaire. Je dirais presque un miracle. Car c’est loin d’être le  cas pour toutes les femmes qui, comme moi, vivent dans un pays musulman. En l’occurrence l’Algérie. Non, il n’est pas évident, dans mon pays,  d’être une femme épanouie et libre. Et pourtant, je peux dire que je le  suis. Mais cela n’a pas toujours été le cas.

 

* Aussi loin que se portent mes souvenirs, je ne vois que frustrations. Beaucoup d’interdits. Enfant déjà, je souffrais d’une discrimination qui était la règle dans ma famille : mes parents et mes frères commandaient tandis que mes sœurs et moi obéissions. Et en tant que fille aînée, je dois dire que j’ai souffert bien plus que mes sœurs de cet état de fait. Parce que je leur ai frayé le chemin et que j’ai payé au centuple chacun des empans de liberté que j’ai pu débroussailler dans la jungle d’interdits qui constituaient notre horizon.

 

* Le poids des traditions que mes parents nous imposaient étaient en  totale contradiction avec mes aspirations de liberté. Je ne sais pas  pourquoi, depuis que je suis toute petite, j’ai toujours placé au-dessus de tout la notion de liberté. Sans doute parce que j’en ai constamment  été privée.

 

* Petite fille déjà, je me souviens que je n’avais pas le droit de sortir de la maison pour aller jouer dans la cour. Mais mes frères, quant à  eux, sortaient à leur guise. Quand mes parents partaient en visite  familiale, c’étaient toujours les garçons qui partaient avec eux. Les  filles restaient à la maison.

 

* Quand j’eus l’âge d’aller à l’école, le seul trajet qu’on me permettait de parcourir à l’extérieur était celui qui menait de la maison à la  classe, puis de la classe à la maison, sans aucun détour ni aucune  escale. Et puis un jour, j’eus l’âge d’aller au collège. Et mes frères,  ou mon père, prirent l’habitude de me suivre à tour de rôle,  discrètement, comme en filature, pour s’assurer que je marchais droit.

 

* Quand l’heure de la puberté sonna, ce fut pire : interdiction formelle de  laisser le moindre garçon s’approcher de moi. C’était la condition sine  qua non à la poursuite de mes études. Mes parents (ma mère surtout) me  menaçaient de me désinscrire du collège, puis du lycée, s’il s’avérait  que je fréquentais un garçon. Tout cela parce que j’étais dépositaire  d’un bien qui ne m’appartenait pas et qui devait à tout prix être  préservé : ma virginité. Un bien dont je me serais volontiers passée car il a été une source d’humiliations intarissables. Les examens  gynécologiques qu’on me faisait subir pour s’assurer que mon hymen était toujours intact ont ponctué mon adolescence et n’ont cessé que lorsque  je me suis mariée

 

* Mes parents n’étaient pas des monstres. Juste des Musulmans qui  tenaient à élever leurs enfants dans le respect de leur religion. Je  garde d’ailleurs très peu de rancune pour tout ce qu’ils ont pu me faire subir. Ce n’est pas à eux que j’en veux.

 

* Ceux contre qui ma colère se porte, ce sont les hommes qui dirigent mon  pays. Ce sont eux qui en ont fait un enfer en sacrifiant cette terre  meurtrie à une idéologie liberticide et mortifère. Ils ont laissé  l’islamisme s’y installer, et pire encore, s’incruster peu à peu dans  notre vie quotidienne au point qu’aujourd’hui, elle la gouverne  totalement.

 

* A l’école, dès leur première année d’études, les enfants se voient  enseigner le Coran. Les bambins en apprennent par cœur des chapitres  entiers. C’est une matière scolaire qui les suit jusqu’au baccalauréat : en tout, ils subissent cet enseignement religieux sans répit durant dix longues années. Je dis qu’ils le subissent parce qu’aucune place n’est  laissée à la réflexion. Au contraire, les cours de ‘‘sciences  islamiques” (on les appelle pompeusement ainsi) sont basés sur la  stricte mémorisation. Le résultat en est une jeunesse acquise à la  propagande islamiste.

 

* L’école algérienne a d’ailleurs formé pendant la décennie 90 des terroristes à  foison pour le sinistre GIA qui a causé la mort, dans des conditions  horribles, de 200.000 personnes. C’est une école qui formate les  cerveaux malléables des enfants pour en faire des citoyens incapables de raisonner par eux-mêmes : ils appliquent à la lettre les préceptes  pourtant obsolètes d’une religion qui ne laisse aucune part au  libre-arbitre. L’Islam (dont le sens, au propre, est la  ‘‘soumission”) leur dicte des lois infâmes dont ils s’accommodent sans  songer qu’elles puissent, un instant, être remises en question.  D’ailleurs, il est interdit de se poser  des questions sur l’Islam. Je veux dire des questions pertinentes dont  les réponses pourraient ébranler une foi chancelante. Ceux qui  réfléchissent sont vite rabroués sous couvert de sacrilège.

 

* Mon pays est devenu un purgatoire pour les femmes. Alors évidemment,  j’en veux à ce Pouvoir qui s’est allié à l’hydre islamiste pour se  maintenir. Mon pays est devenu un purgatoire pour les femmes. Dans la plupart des régions, le voile est porté par l’écrasante majorité de mes concitoyennes. Je pense qu’on peut parler de 80 à 90 % de femmes  voilées sans trahir la réalité. Sauf en Kabylie.

 

* Cette région, la mienne, est la seule sur laquelle le greffon islamique peine à prendre. Nos femmes s’y voilent aussi, évidemment, mais dans  une moindre proportion. Je pense pouvoir affirmer sans trop me tromper,  d’après mes observations, que moins de 50% des femmes et des jeunes  filles y portent aujourd’hui le voile. Je fais d’ailleurs partie de  celles qui ne le portent pas. Et je serai du nombre des irréductibles  qui ne le porteront jamais.

 

* J’ai suivi avec beaucoup d’attention la polémique sur le port du voile ou de la burka dans les pays occidentaux. En France, en Belgique, au Canada  et ailleurs, des voix se sont élevées pour s’exprimer à ce sujet. Je ne  comprends pas comment on peut admettre ou envisager que des femmes, en  Europe ou en Amérique, puissent être autorisées à le porter. A mes yeux, c’est un non-sens. Qu’on veuille ainsi revêtir un linceul dans un pays  où on est libre de s’habiller à sa guise me chagrine.

 

* Oui, je déplore cet état de fait car moi, qui vis en pays musulman et qui  aimerais bien pouvoir m’habiller librement, je suis obligée de subir au  quotidien des injures en tout genre parce que je ne me voile pas. Je ne  veux pas faire partie du troupeau qui porte le hijab par conviction ou  par contrainte. Je suis une femme et je veux assumer pleinement ma  féminité sans la moindre brimade, vestimentaire ou autre.

 

* Je n’arrive pas à comprendre comment autant de femmes ont pu se laisser convaincre que leur féminité était honteuse et qu’il fallait la  dissimuler. Ces femmes ont si vite abdiqué. Elles ont admis avec une  facilité déconcertante que le péché n’est pas dans le regard  concupiscent des hommes qui les convoitent mais dans leur impudeur à  elles, et pour cette raison, elles ont fini par accepter de vivre  couvertes en permanence.

 

* Mais à mon sens, elles se trompent. Je ne considère pas que ma  chevelure soit une partie honteuse et qu’il me faille la dissimuler. Je  ne pense pas que le fait de me promener avec une épaule dénudée fasse de moi une prostituée. Et pourtant, c’est souvent pour cela que je passe.  Simplement parce qu’on aura vu mes jambes ou mes bras. Parce que je fais plus que ne pas me voiler la tête : je ne couvre pas chaque cm2 de ma  peau comme si le simple fait de laisser entrevoir une jambe était un  outrage à la pudeur.

 

* Vous l’avez compris : je ne suis pas une femme acquise aux thèses  religieuses selon lesquelles je devrais me conformer à des mœurs  vestimentaires aliénantes. Je suis une personne instruite et active.  J’exerce avec passion mon métier d’enseignante et je gagne dignement ma  vie. Je sors à ma guise, fréquente des amis que j’ai choisis, aussi bien des hommes que des femmes. Je prends mes décisions moi-même, je dispose comme il me plaît de mon temps. Je vis. Ou plutôt, je vis enfin. Car  tout cela est relativement nouveau pour moi.

 

* Pendant les vingt premières années de ma vie, ce sont mes parents et mes frères qui tiraient les ficelles de mon destin. Puis ce fut un premier mari,  très brutal, qui m’a fait vivre cloîtrée pendant neuf longues années.  Les violences domestiques, les coups, les humiliations, tout cela a  constitué mon lot quotidien des années durant. Et puis un jour, j’ai  décidé que c’en était trop. Mais j’ai dû lutter pendant trois autres  années pour obtenir un divorce que je demandais unilatéralement. Le code de la famille n’est pas tendre avec les femmes en Algérie. Un juge a le droit de vous forcer à retourner chez votre tortionnaire : à partir du  moment où ce dernier est votre époux, il a tous les droits sur vous. Et  s’il ne veut pas divorcer, vous êtes contrainte de continuer à partager  sa vie. Mais je me suis battue. Et un beau jour, j’ai obtenu mon  divorce.

 

* Cependant, l’heure n’était pas encore venue pour moi de vivre enfin libre et  tranquille. Le statut d’une femme divorcée, dans mon pays, est loin  d’être enviable. J’avais deux filles en bas âge que je ne pouvais me  résoudre à abandonner. Je n’avais nulle part où aller et mes parents,  chez qui je croyais avoir trouvé refuge, exigeaient de moi que je confie mes enfants à leur père. J’ai tenu bon, j’ai réussi à m’imposer avec  mes deux filles. En échange, pour avoir la paix, je remettais tout mon  salaire à ma mère.

 

* Et là, dans la maison familiale, le pire m’attendait. Si j’avais su à  l’avance ce que je vivrais parmi les miens, je me serais assurément  suicidée avec mes deux filles. Les pauvres petites ont été maltraitées  par mes frères et mes sœurs. Elles ont été le souffre-douleur de la  famille et ont enduré des choses horribles. Mais je ne m’en suis pas  rendue compte à temps. J’étais trop occupée par mes propres souffrances. Constamment surveillée, traitée comme une domestique, victime d’abus  sexuels au sein de ma propre famille, je n’ai pas tardé à sombrer dans  une profonde dépression. Mon état s’est tellement dégradé qu’il a été  question de m’interner en milieu psychiatrique. A la maison, on ne  m’appelait pas par mon prénom. On m’appelait ‘‘l’autre”.

 

*  Et pendant que je luttais désespérément contre la folie, mes filles  subissaient à leur tour des abus sexuels de la part d’un oncle lubrique  qui les terrorisait. La grande avait sept ans. La petite quatre ans et  demi. Mais tout cela, je ne l’ai su que plus tard. Le mal était fait. Il m’a fallu suivre deux psychothérapies pour surmonter mon désespoir. Ma  fille cadette, aujourd’hui âgée de vingt ans, voit un psychiatre chaque  lundi. Elle souffre de gros troubles du caractère et du comportement.  Elle et sa sœur ont connu l’enfer. Comme moi, elles ont trouvé refuge  dans le déni. Nous essayons de faire comme si tout cela n’était jamais  arrivé. Comme si ça n’avait été qu’un mauvais rêve. Mais ce cauchemar  vient encore hanter nos nuits. C’est une douleur indélébile.

 

* Et puis un jour, un homme a croisé mon chemin. Un homme bon. Un homme  envoyé par la providence pour me sauver et me sortir de cet enfer. Il  m’a épousée sans chercher à me séparer de mes filles. Il les a acceptées sans me poser la moindre condition à leur sujet. Hélas, en apprenant que je refaisais ma vie, mon ex-mari a intenté une action  en justice contre moi pour demander qu’on me retire la garde de mes  enfants. Et j’ai dû de nouveau me battre contre nos lois misogynes pour  empêcher que deux innocentes créatures soient obligées d’aller vivre  avec leur tortionnaire de père ou leur grand-mère indigne. Car le code  de la famille algérien, directement inspiré de la charia, stipule qu’en  cas de remariage de la mère, la garde des enfants doit échoir en premier lieu à la grand-mère ou aux tantes maternelles, et à défaut, au père.

 

* Pour qu’on ne me prenne pas mes enfants, j’ai écumé les tribunaux  pendant des années. Je n’ai jamais obtenu gain de cause. Ni en Cour  d’appel, ni en dernier recours auprès de la Cour suprême. Je me souviens qu’un juge, auquel je faisais remarquer qu’il était inconcevable qu’on  envisage de confier la garde de deux fillettes à un homme qui se  remariait pour la quatrième fois (après que je l’ai quitté, mon ex-mari  avait épousé trois autres femmes dont il avait divorcé au bout de  quelques mois. Il venait d’en épouser une autre au moment de cette  anecdote) et qui avait sans scrupule répudié deux de ses épouses  enceintes. Le juge m’avait alors répondu : « Taisez-vous, il peut  épouser 40 femmes si ça lui chante et c’est son droit de divorcer de  chacune d’elles ! »

 

*  Mais j’ai tenu bon, et j’ai gagné à l’usure. Certes, je n’ai pas pu  empêcher qu’on me retire la garde de mes enfants, qui ont été  officiellement confiées à ma mère. D’ailleurs, jusqu’à présent, le  jugement du tribunal atteste que mes filles vivent chez leur grand-mère  maternelle. Mais j’ai bravé l’autorité de ce document et elles vivent  aujourd’hui chez moi, où elles essaient de se reconstruire, comme moi.

 

* Je voudrais terminer ce témoignage en rendant grâce à mon mari actuel,  celui qui m’a aidée à m’en sortir. C’est un homme formidable qui ne  croit pas à toutes les fables selon lesquelles la femme serait un être  inférieur à l’homme, incapable de raisonner et qui pour cette raison,  devrait rester constamment sous tutelle masculine. Il ne croit pas que  le corps d’une femme doive être recouvert d’amples tissus qui cachent la peau et les rondeurs. Au contraire, il a le hijab en horreur. Mon mari aime me voir porter des tenues légères. Que cela déplaise aux  autres l’indiffère totalement. Il a réalisé mon rêve de passer le permis de conduire puis il a épuisé toutes ses économies pour m’acheter une  voiture avec laquelle il m’encourage à sortir pour aller où je veux. Il  ne me surveille pas, il a une totale confiance en moi et s’occupe de mes filles comme si c’étaient les siennes.

 

* Je voudrais le remercier pour tout ce qu’il me donne parce que je sais ce qu’il lui en coûte. Dans notre société, un homme aussi libéral avec sa femme est très mal vu. Il subit des remarques vexantes, des critiques et même, parfois, des  insultes et des agressions physiques. Combien de fois s’est-il entendu  dire : « Tu n’as pas d’honneur, tu n’es pas un homme !»

 

*  On le montre du doigt parce qu’il est gentil avec moi et qu’il ne me  musèle pas. Mais personne ne peut rien à cela. Car en tant qu’époux, il  est, certes, libre de m’assujettir comme bon lui semblerait. Mais de la  même façon, il a le pouvoir de me libérer. Un peu à la manière du bon  maître qui affranchirait son esclave. C’est malheureux à dire mais c’est comme ça : tous ces hommes qui ont droit de nous opprimer, nous les  femmes d’Algérie et des autres pays musulmans, ont par ailleurs celui de nous émanciper. Nos pères, nos frères, nos oncles, nos maris puis nos  fils, tous les mâles de notre famille, ce sont eux qui tirent les  ficelles de notre vie. Ainsi veut l’Islam.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La voie de la raison 

Waleed Al- Husseini



07/06/2016
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